EPISODE 2
La première vision que javais eue en tant que personne décédée, avait été un escalier. La seconde me fit monter les larmes aux yeux. Devant la porte grande ouverte, mattendait mon grand-père maternel, mon papy quoi !
Je ne peux décrire la joie et lémotion de le revoir, détreindre ce vieil homme qui était mort, dix-sept ans auparavant. Jeus un sursaut : Je venais de le serrer dans mes bras ! Je commençai par le palper, le tâter comme un fromage, et je fis de même sur mon corps
Un corps, jétais mort mais javais un corps, une enveloppe charnelle, si vous préférez ! Oui, je sais, jai mis du temps à réagir : Pour grimper cet escalier, il mavait fallu des jambes
Vous mexcuserez mais quand vous serez vous-même dans ce fichu escalier, vous verrez que lon a bien dautres choses à penser !
Papy était toujours le même homme à quelques détails près : Daspect âgé, certes, mais en bonne forme. Son sourire inondait son visage, je reconnus son rire sonore, sa voix chantante avec son accent si particulier.
- Alors petit ! Pas trop dur, lescalier ?
- Oh ! Papy ! Je men fous de cet escalier ! Tu es là ! Tu mas tellement manqué !
- Cest vrai ?
- Oui, jai souvent pensé à toi, aux autres aussi
- Trop peut-être
Enfin, cest fini ! Viens, je temmène chez moi
Il neut pas le temps de terminer que je lassaillais de questions : Comment se faisait-il que nous possédions des corps ? Où se trouvaient mes parents, certains de mes oncles ou tantes, des amis ; Où étions-nous, pourquoi, comment, où était Dieu, les anges existaient-ils
Mon grand-père me stoppa net dans mon élan de sa voix de ténor italien :
- Quel débit ! A peine arrivé, tu me saoules déjà ! Attends un peu, chaque chose en son temps
Bon, je ne sais plus où jen suis
Ah ! Oui, on rentre à la maison boire un truc chaud, et puis tu vas te reposer, la grimpette ça fatigue.
- Me reposer ? ( dois-je préciser que javais à cet instant un air vaguement ahuri ? )
- Ben, tes mort mon gars, non ?
Il me devança, riant en se tenant les côtes. Je laccompagnai, me disant que cétait vrai, jétais réellement mort. Même si cela ne ressemblait en rien à la mort telle que lon peut se limaginer, le fait dêtre en présence dun grand-père décédé depuis plusieurs années me garantit que cétait bien le cas.
Nous marchions depuis un petit moment, dans une rue.
Une rue ! Javais déjà été étonné par lescalier, puis la porte mais je ne pensais pas non plus trouver une rue dans lAu-delà. Javais imaginé un lieu brumeux, des esprits habillés de lumière flottant dans lair, communiquant par télépathie, mais une rue, javoue que cela ne mavait jamais traversé lesprit.
Mon grand-père marchait fier comme Artaban, saluant des personnes au passage. Il sarrêtait parfois pour expliquer :
- Cest mon petit-fils, il est beau, hein ?
Il portait un costume gris en flanelle, une chemise blanche, un chapeau gris lui aussi, quil soulevait légèrement pour saluer les gens au passage, surtout les femmes. Sacré Papy ! Il marchait dun pas décidé, jétais obligé daccélérer pour rester à sa hauteur, quelle pêche ! me dis-je en ladmirant.
Des arbres de toutes essences bordaient la rue. Certains étaient tellement grands quils touchaient le ciel de leurs feuilles luisantes de santé. Ces arbres étaient vraiment gigantesques, ma vue se concentra sur lhorizon à des kilomètres doù nous marchions et je les distinguais encore : Des pins maritimes, des cyprès, des chênes géants
Nous passions devant des maisons de toutes tailles, de tout styles, en bois, en pierre, grand-père mannonçait au fur et à mesure les noms de leurs propriétaires. Il connaissait pratiquement tout ses voisins, mexpliqua-t-il. Des jardins potagers, des fleurs, des commerces. La chaleur du soleil, les parfums ; Javais limpression que mes sensations étaient amplifiées par je ne sais quel procédé. Décontenancé, je regardais avec avidité chaque détail, espérant comprendre.
Devant une maison blanche, toute simple, mon grand-père sarrêta.
- Et voilà, nous sommes arrivés ! dit-il, enjoué.
- Cest
Joli, répondis-je pour tout commentaire.
- Joli ! Splendide, tu veux dire ! La maison de mes rêves, avec un jardin potager à larrière, un atelier pour bricoler. Enfin, je te ferai visiter, tu vas être épaté !
Pour tout dire, je létais déjà. Papy possédait enfin sa propre maison.
- Qui te la donnée ?
- La maison ? Je lai souhaitée et elle est apparue, répondit-il simplement.
- Comme ça ? Comme un truc magique ? jétais estomaqué.
- Oui, jai fait le vu davoir cette maison, et elle sest matérialisée sous mes yeux, je tavoue que je nen revenais pas ! Cest Monsieur Jeudi qui ma expliqué cette astuce. Quand je suis arrivé, je navais nulle part où aller. Il est venu à moi et ma dit quoi faire pour avoir ma maison. Quel homme admirable, ce monsieur Jeudi !
Il poussa la porte et me fit entrer. Il me proposa d'aller à la cuisine. Nous nous installâmes dans une pièce spacieuse mais pas démesurée, une lumière douce émanait de la fenêtre, le désordre rassurant créé par le maître des lieux calma mon anxiété. Tout en sifflotant son air préféré dautrefois, il nous prépara un café. " Rossignol, rossignol de mes amours
"
Assis à la table comme un enfant, jattendais patiemment mon breuvage ainsi que des explications. Il déposa sur la table deux tasses, une boite à sucre, de petits gâteaux secs à lanis. Quel étrange moment : Des tonnes de souvenirs déboulèrent dans mon esprit. Le parfum du café fraîchement moulu, lodeur de lanis, la petite musique de ses lèvres. Jétais chez moi, dans la douceur de mon enfance, avec ce cher papy ! Il vit du coin de lil mon sourire, mon regard attendri, il sapprocha et membrassa :
- Toi aussi tu mas manqué !
Il versa le café chaud dans ma tasse. Je pris un sucre, touillai rêveusement, jattrapai un gâteau, le trempai et lenfournai dans ma bouche : Que cétait bon !
Il me questionna sur ceux qui étaient resté en bas, je lui donnai des nouvelles, il me répondit simplement :
- Cest bien.
Brusquement, ayant fini de boire, il se leva et mannonça :
- Suis-moi ! Je vais te montrer ta chambre. Tu vas te reposer, après on verra
- Mais papy, je ne suis pas fatigué !
- Mais si, tu les ! Tu ne ten rends pas compte mais cest le cas, fais-moi confiance. Le repos va te permettre de te détendre, de faire le point, de digérer cette nouvelle situation. Un enfant qui vient au monde, crie, mange puis fais un somme, non ? Et bien, un mort cest pareil ! Tu as crié, tu as mangé et maintenant, tu dois dormir.
- Mais
Mes protestations furent vaines, il mentraîna à létage et me poussa vers une chambre, au fond dun long couloir. Une fois les draps du lit ouverts, papy me força avec douceur mais autorité, à mallonger. Il me borda comme un bébé puis chuchota à mon oreille :
- Paul, je te promets à ton réveil, je répondrai à tes questions. Dors maintenant, tout va bien.
- Merci
- De quoi ?
- Dêtre venu mouvrir la porte
- Ca sert à ça les grands-pères !
La porte de la chambre se referma. Les rideaux étaient tirés, dans la pénombre je ne vis rien des meubles ou bibelots, je me contentai de fermer les yeux, profitant du silence et de la douceur des draps. Je me laissai couler dans un sommeil plein de songes fabuleux, remplis de musiques et de couleurs nouvelles.
à suivre au prochain numéro