Le meilleur tonneau
Il était beaucoup plus grand que je ne me létais imaginé, plus grand et plus jeune. Cet homme hirsute me donna une poignée de main franche, maculée de couleurs ; javais interrompu le peintre en plein travail.
Mon imperméable dégoulinait, javais lair minable mais jétais heureux dêtre le premier à pénétrer le mystère de Bill Cakes. Mon magazine mavait dépêché sur place pour écrire un papier sur cet artiste qui navait jamais jusquà ce jour accordé dinterview. Les seules informations qui avaient filtré sur Cakes, provenaient de son agent, probablement orchestrées par Cakes lui-même.
Dés mon entrée dans son atelier, je fus saisi par les relents de peinture, de térébenthine et de bière
Canettes de bière amoncelées près dun gigantesque chevalet au centre de la pièce.
Bill déambula au milieu de celle-ci, évitant les tubes de peinture qui jonchaient le sol, les bidons dessence, et les pots où des pinceaux trempaient probablement depuis des mois. Il se retourna vers moi :
Sacré bordel, hein ? Cest ça les artistes, nous sommes dans un autre monde
Lordre nexiste que dans nos têtes, sauf exception, il pointa du doigt les canettes en me souriant.
Il reprit sérieux :
Je vous laisse vous imprégner des lieux. Cet atelier me ressemble tellement que ça nous fera gagner du temps sur certaines questions, enfin jespère
Jentendais lorage faire des siennes ; par la baie vitrée les éclairs bleutés envahissaient latelier qui faisait une soixantaine de mètres carrés. Les murs étaient barbouillés de couleurs à certains endroits, à dautres, des toiles de Cakes étaient accrochées. Au fond de la salle, un grand drap blanc était suspendu sur une corde traversant la pièce en largeur. Enfin, au centre, le chevalet et une toile en train de prendre vie.
Le peintre sétait assis sur un tabouret face à son tableau, immobile et concentré, mâchouillant un pinceau mouillé de rouge intense. Je furetais tout en prenant des notes, et remarquais sur une table à dessin, des esquisses et des études de très belle facture. Sur les étagères, sentremêlaient palettes, brosses, couteaux, godets, bref, tout le nécessaire de lartiste en pleine création. Lordre nétait pas son fort, pourtant dans son uvre tout était si maîtrisé : Sa façon dorchestrer les couleurs, les tons francs, la distribution des lumières, la répartition des volumes, sa manière si brutale daccuser les traits. Mais par-dessus tout, Cakes, cétait le sens qui émanait de chacune de ses toiles. Ces dernières années, Bill Cakes avait atteint le sommet de son art ( tous les critiques saccordaient sur ce point ) alors que cinq ans auparavant il nétait encore quun inconnu. Il travaillait depuis ses débuts avec des modèles, et avec un seul et unique sujet depuis cinq ans, un homme dont on ne savait rien, même pas son nom. Avec lui, Bill Cakes avait mélangé le figuratif et labstrait, et osait même jusquà faire de sa peinture abstraite, le figuratif quaucun navait réussi à saisir dans une toile, en peignant lessence même de son modèle.
Pour lessentiel, ces notions de Bill me venaient de mes lectures des critiques et des visites dans les galeries où il exposait. Jétais là aujourdhui pour me faire ma propre opinion en confrontant ces théories avec les réponses de lartiste.
Quand il me présenta sa dernière uvre, je restai silencieux, étudiant chaque couche épaisse de bleu, de rouge, les traits furieux de noirs qui zébraient la toile et surtout lhomme représenté au milieu de ces enchevêtrements.
Vous voulez une bière ? me demanda-t-il.
Pourquoi pas ! dis-je en mapprochant de lui.
Il me tendit une canette, puis tournant autour de moi, il me dit :
Vous navez jamais pensé poser ? Il me détaillait de la tête aux pieds, vous avez un physique pas banal, aérien, altéré
Mal à laise devant son regard qui soupesait ma valeur picturale, je lui répondis :
Moi ? Non, javoue que cette idée ne ma jamais traversé lesprit. Je préfère en rester à dépeindre mes contemporains dans mes articles, cest plus prudent que de me découvrir sur une toile.
Plus prudent, oui sûrement
Voulez-vous que lon commence cette interview ? dis-je en mécartant de lui.
Oui, je suppose quil faut, il tripota son pinceau nerveusement, je peux peindre en même temps ?
Sans problème. Pourquoi avoir accepté cette entrevue après des années de silence ?
Marre de lire des conneries sur mon compte. Fallait remettre les pendules à lheure, il est plus que temps
Mais je ne comprends pas pourquoi aujourdhui ? Mon journal vous a relancé plusieurs fois et vous navez jamais accepté dinterview, ni de mon journal, ni daucun autre dailleurs
Et alors ? Cest mon droit, non ? Je déteste parler de moi, mes peintures se vendaient sans interview, pourquoi aurai-je parlé ?
Pour expliquer votre art, vos motivations
Mon art ne sexplique pas, il se ressent !
Oui, mais alors pourquoi suis-je ici ?
Pour me libérer, me sauver peut-être
Quelque chose a changé, aujourdhui jai besoin de parler. Mon art devient trop lourd à porter seul.
Et qui vous dit que mon article répondra à vos attentes ? dis-je effrontément.
Ce sera le cas, croyez-moi
La vérité va vous permettre décrire un article sur moi digne de ce nom !
Quelle vérité ? demandai-je intrigué.
Ma vérité ! La vérité de mon art, celle que je vais vous offrir gracieusement sur un plateau ! Santé ! et il leva sa canette dans ma direction.
Brusquement, il posa sa bière sur le sol, fonça vers le fonds de la pièce, écarta brusquement le drap, me révélant ce quil dissimulait :
Un homme, un modèle, a demi allongé sur un tonneau ou une barrique en bois, je ne saurai dire, la lumière avait baissé à cause de lorage dehors
Son corps épousait la courbure du tonneau dans une attitude protectrice, son bras droit recouvrait son visage le dissimulant à mon regard, et sa main enserrait larrière de son crâne
La mise en scène me dérangea, je la trouvai macabre : Etait-ce la faible luminosité, la pose du modèle ou ce drap de satin rouge qui enveloppait le bassin de lhomme ? Que dire ? Cette scène était étrange, voilà tout.
Le peintre revint vers son chevalet et soupira :
Jaimerai tant en finir avec cette toile ! La regarder me fatigue, mépuise, me tue
Il parut véritablement abattu par cette vision, et je lui rétorquai :
Pourquoi vouloir la peindre dans ce cas ?
Je ne peux men empêcher.
Bonjour ! lançai-je à ladresse du modèle.
Il doit rester silencieux, pour garder la pose.
Est-ce votre modèle fétiche ?
Oui. Je travaille avec lui depuis cinq ans. Cest long cinq ans et cependant, je ne me lasse pas de le peindre, je suis comme fasciné par la perfection qui se dégage de lui, de son immuable nature.
Les artistes sont tous dingues par définition, et cest leur fonction sociale que dessaimer un peu de folie sur le monde réel dont moi, pauvre journaliste, je fais partie, néanmoins je me mis à penser que Bill était plus fou que dingue. Ce nest pas très clair tel que je le dis, mais mon corps eut cette sensation glacée que lartiste auprès de moi avait basculé dans cet autre chose dont personne ne revient.
Il na pas froid dans cette tenue ? dis-je pour plaisanter.
Jamais !
Il balayait sa toile de manière saccadée, avec du jaune, puis du noir, aplatissant les couches à coups de couteau furieux.
Je peux mapprocher ? Jaimerais étudier de plus près sa pose
Restez ici ! mordonna Cakes, vous êtes très bien là où vous êtes !
Comme vous voulez
Cet homme est votre muse en quelque sorte ?
Oui, mon inspiration vient de lui. Il est mon idéal. Voulez-vous poser à côté de lui ?
Non, je risquerai de dénaturer votre uvre, dis-je mal à laise sans savoir pourquoi.
Je bus la fin de ma bière, ma gorge serrée, secouée par un battement fort et régulier : bada baboum
bada baboum
bada baboum
qui saccélérait peu à peu.
Dénaturer ? Je ne crois pas
Je trouve au contraire que vous auriez un effet contrastant : Le mouvement, la chaleur, la vie qui sécoule vers
Votre modèle na-t-il pas besoin dune pause ?
Non.
Qui est-il ?
Un S.D.F, dit-il tandis que je prenais des notes sur mon carnet.
Où vous êtes-vous rencontrés ?
Dans la rue. Il vivait dans un tonneau près du parc central. Jai toujours bien payé mes modèles, il a été séduit par largent, au début du moins. Les clochards aiment laisser une trace deux sur cette terre. Une trace picturale, cest encore mieux. Devenir une uvre dart, recommencer à exister parmi les hommes. Dans son tonneau, Victor navait plus droit à un regard de ses contemporains, et regardez-le maintenant ! Le même tonneau, le même Victor, sur une toile : Il est luvre à lui tout seul ! Cest ce qui la poussé à continuer, à aller plus loin dans mon art
Lidée est touchante, redonner du sens à lhumain, cest ça ?
Vous parlez si bien monsieur le journaliste !
Son regard me pénétrait, il inspira profondément, aspirant une partie de mon âme, la tirant vers le fond ; mais vers le fond de quoi ? Je reculais légèrement pour reprendre ce souffle quil mavait volé durant quelques secondes.
Voulez-vous poser pour moi ? Voulez-vous poser pour moi ?
Je méloignai, chancelai, jentendis un tube de couleur sécraser sous ma chaussure.
Victor sest attaché à cette place que je lui ai donnée, au point quil ne la quittera plus
Que voulez-vous dire ?
Avec la première toile de Victor, est venu le succès. Je me suis mis à peindre Victor le jour, la nuit, sans discontinuer, encore et encore, et jai commencé à exister aux yeux des autres. Mon art prenait du sens, javais un sens, et Victor faisait partie de cette alliance magique. Il était cette magie ! Et puis, il est mort, là, au milieu de latelier, en pleine pose il y a deux ans
Il se retourna et me fixa, jétais figé de stupeur :
Mort !
Thanatopraxie !
Ses yeux rayonnaient tandis quil contemplait le modèle.
Quoi ?
Je lai embaumé.
Il souriait à présent.
Embau
mé ? Pourquoi ?
Scellés au sol, mes pieds refusaient de bouger, pourtant je navais quune envie, celle de déguerpir !
Pour quil reste avec moi ! semporta-t-il soudain, je ne peux plus me passer de lui, sans lui, je ne suis plus rien ! Mon art nest plus rien, vous comprenez ? Il sapprocha du corps, effleurant la peau sans vie. Personne naurait réclamé son corps, il était seul, alors je lai préparé à ma façon, enduit de résine, et jai composé cette uvre
Je conserve son corps dans cet état de grâce, il est magnifique pour léternité, comme mes peintures
Voulez-vous poser pour moi ? Voulez-vous poser pour moi ?
Mais regardez-le, regardez-le ! Vous ne voyez donc pas ?
Cakes poussa le baril dans ma direction, le cadavre y était accroché comme un naufragé, et le tonneau commença à rouler, à glisser, vers moi.
Voulez-vous poser
Je me suis rué vers la porte, poursuivi par le roulement du tonneau, et à lheure quil est, enfermé dans mon bureau, avec cette canette de bière que Bill Cakes ma offerte, encore serrée dans une main, et mon stylo dans lautre, je vous écris pour vous dire que jentends encore le tonneau qui roule vers moi
tous droits reserves isabelle bouvier ( celui qui copie un de mes textes , je lui démonte la tête ! )