Le vieillard blanchâtre sagitait dans le lit. Ses yeux écarquillés regardaient droit devant lui, fixant un paysage que seul son esprit malade pouvait voir.
Lhomme en blouse blanche vint sasseoir auprès de lui et parcourut son dossier médical. Il lut en bas de page que le vieillard avait été trouvé par les pompiers, couché à même le sol au beau milieu de son salon. Dans ses mains, il tenait un carnet épais, quil refusait de lâcher. Il le serrait contre lui si fort, que les jointures de ses doigts étaient devenues blanches. Comme des serres doiseau de proie, cette main repliée avidement sur le vieil objet avait laissé une empreinte sur la couverture.
Le médecin trouva le carnet posé sur la table de nuit du vieil homme. Poussé par sa curiosité naturelle de scientifique, il le prit, louvrit et se mit à lire.
Ce carnet était en somme un journal intime, un journal de bord où le malade avait couché les événements marquants de sa vie.
Sans savoir pourquoi, le docteur commença sa lecture par la fin ; probablement dans le but de comprendre létat de santé de son patient.
" Je me sens fatigué ces derniers temps, je tourne en rond dans la maison sans savoir que faire. La télé me fatigue, ils ne parlent que de catastrophes ! La femme qui vient nettoyer la maison me dit que je suis trop sensible.
Je crois que je vais retourner voir le médecin, jai toujours mal au pied "
Le docteur feuilleta le carnet à la recherche de nouveaux indices sur létat de santé de son malade. De page en page, il remonta le cours du temps.
" Martine est morte, voilà une semaine. Je naurai jamais pensé quelle partirait la première, elle était si solide. La nuit, je me réveille, je tâte le matelas à côté de moi, je la cherche, jai limpression quelle est encore là, mais le drap est glacé, et je me rends compte que je suis seul, que cest bien vrai, elle est partie pour de bon. Pourtant, je crois à chaque fois entendre son souffle, je me demande si je ne vais pas finir dingue "
" Grands-parents ! Martine est ravie davoir une petite-fille. Moi, je suis un peu déçu, je lavoue. Un garçon, jaurai pu jouer avec lui au ballon, bricoler des trucs, aller à la pêche mais une fille... Ce sera pour une prochaine fois.
De voir cette naissance, cela me fait penser à celle de notre fils, des fois je crois que cétait hier, mais des fois aussi, jai limpression que cétait dans une autre vie. On a été heureux quand même quand il est né, dommage que les enfants grandissent, ils ouvrent les yeux et hop ! Le temps file et déjà, ils sont loin, à faire eux aussi, des gamins. "
" Il sest marié, et oui, mon grand sest marié ! Martine était bien habillée, avec cette robe bleue, on aurait dit une princesse.
Jespère quil a bien réfléchi, le mariage cest grave comme décision. Moi, jai bien choisi, je ne regrette rien, pourvu que ce soit pareil pour lui.
La pièce montée était trop sucrée mais le reste du repas était très convenable, heureusement pour le prix quon a payé ! Quel tralala Nous cétait plus simple, on n'avait pas les moyens, nos parents non plus. Limportant, cétait que Martine soit là, que lon soit ensemble. Je suis trop sensible des fois, jai failli pleurer en écrivant cette phrase ! "
Sur sa chaise inconfortable, le docteur changea de position. Il sauta des passages du carnet, tournant les feuilles doucement pour ne pas labîmer : La vie dun homme, ça se respecte.
Le mariage du vieil homme, la naissance de son enfant, le décès de ses parents, ses changements demploi, lachat de la maison, quelques passages sur la politique, la vie de ses contemporains
" Je garderai toujours le souvenir des bougainvillées et des palmiers, quand nous sommes arrivés au port dOran. Une ville blanche, immense, lumineuse, pleine de bruits et de fureur même sous cette chaleur intenable.
Le camps où je suis affecté, est à lécart de tout être humain, à labri des regards, bien caché dans le sable.
Fichu sable ! Il vous rentre partout, dans les yeux, le nez, le pantalon, ça gratte, au point quon se sent les nerfs à fleur de peau, à moins que ce ne soit autre chose, le climat, cette chaleur qui ne nous laisse de répit quà la nuit tombée, mais même la nuit, on a les nerfs, à cause de la paillasse emplie de punaises, fichues bestioles ! Robert a eu idée de tremper les paillasses dans le pétrole pour tuer ces bestioles, on les a laissées sécher dehors, à lair libre pour enlever cette odeur entêtante. Au moins y aura plus de punaises, enfin pendant un moment "
Le docteur interrompit sa lecture pour prendre le pouls du malade, il était rapide comme un cheval au galop. Le rythme cadencé chatouilla le pouce du médecin, il retira sa main.
Le vieil homme transpirait. Cette eau malsaine émanant de lui, imprégnait sa chemise et les draps. Même lair autour de lui était moite. Il suait comme sil était dans le désert, sous un soleil de plomb.
Le docteur lut :
" Il fait chaud, chaud Quand je pense que cest seulement le mois de juillet ! Jaimerai rentrer à la maison, loin dici, loin de tout ça. Il faut patienter, tenir le coup, coûte que coûte.
Lautre jour, ils ont amené des types en camion, des mecs qui posent des bombes où je ne sais trop quoi. Il y avait des vieux, des jeunes. Ils avaient lair un peu ahuris de se retrouver avec nous au milieu de nul part, je les comprends "
Une infirmière entra dans la chambre. Le médecin reposa le carnet sur la table et lui donna ses instructions : Il fallait préparer le vieil homme pour lopération.
Celui-ci haletait, et marmonnait dans son sommeil. Linfirmière referma la porte.
Le docteur reprit sa lecture là où il lavait laissée, pénétrant un peu plus dans lesprit de son patient :
" Faut quils parlent, y a pas dautre solution, a dit le chef. Moi, je veux bien mais certains ne semblent rien avoir à dire. Rien.
" Cest pas grave ! " a dit le chef, " ils inventeront sil le faut ! " Il a rigolé bêtement, oui, bêtement. Cest difficile de se dire en temps de guerre, quon est dirigé par un type qui rigole bêtement, alors que lon est coincé avec lui au milieu du désert avec des pauvres types qui sont peut-être bien innocent.
Je me sens mal. Je pense à mes parents, sils me voyaient ! "
Le docteur quitta la page pour observer le vieil homme, contemplant en silence, sa mine fatiguée, sa peau froissée comme du papier crépon.
Il feuilleta le carnet et sarrêta, lil attiré par un mot : " fou "
" On devient tous fous, je crois. Les interrogatoires ne donnent pas beaucoup de résultat, mais on continue, on ne sait jamais. Y a un copain, une espèce détudiant, qui a protesté lautre jour, il était révolté, cest le mot quil a utilisé, révolté de voir la torture utilisée contre de pauvres types sans défense. Je suis mal. Le chef dit que des mecs sans défense comme ceux là, lui auraient tranché la gorge comme un mouton, dautant quil trouve que cet étudiant bêle comme un mouton, il rigole le chef, il tente de mettre un peu dambiance, on ne peut pas lui reprocher. Il est dans la même galère que nous, je crois "
Le médecin, tira sur sa blouse blanche. Les mots simples du vieil homme décrivaient des scènes dune telle cruauté, que lon aurait pu penser quun observateur les avait écrits et non pas, une personne qui avait participé à ces atrocités.
Pensant peut-être le réveiller, le docteur souffla sur le visage de lhomme. Ne pas avoir à continuer la lecture.
Lhomme ne se réveilla pas, il dut donc lire pour savoir et comprendre.
" Le vent du désert est fatigant, il nous balance ce sable dans les mirettes, nous dessèche la peau et le gosier Tiens ! Ce matin, Robert, nous a offert sa tournée !
Je mhabitue à cette ambiance de franche camaraderie ! Les copains samusent comme des gosses, remarque, à vingt ans, on ne peut pas dire que lon soit vieux ; ça dépend, il y a des jours, où il me semble avoir Le temps passe lentement, trop lentement. Quand cela va-t-il sarrêter ?
Lautre jour, on était tous énervés, je ne sais pas pourquoi, la chaleur peut-être.
On a eu un type, un vieil arabe, et son gamin Il a été pris dans une zone interdite, soit disant, il gardait son troupeau. On la accroché comme un mouton par les pattes, la tête en bas, on lui a donné quelques coups, et puis on lui a trempé la tête dans une baignoire en métal. Un coup, on le descendait, un coup on le remontait.
Des fois, on le laissait un moment la tête sous leau, le temps quil réfléchisse. Son gamin le regardait, sans broncher. Pas une larme, pas un mot Il se tenait juste là, face à son père, tendu comme sil se préparait à bondir pour le détacher.
Le père devait parler, la présence de son fils était là pour accélérer le processus, cest tout. Manque de bol, le type a tellement réfléchi avec la tête sous leau, quil est mort.
Ca ne se fait pas de mourir, devant son fils, il aurait du parler, merde ! "
Le docteur gigotait sur sa chaise, regardant sa montre et comptant les minutes qui le séparaient de lopération. Il avala une gorgée deau, et continua de lire. Lauteur du carnet avait couché sur le papier, la banalité dune guerre, la violence qui saccroche à vous comme de la crasse, la transformation dun homme banal en prédateur sans pitié.
" Ben Hamid Youssef Ben Hamid ! Oui, cétait son nom ! Youssef Jai vomi ce jour là, ( je suis trop sensible ! ) Peut-être à cause du gamin. Inlassablement, il frappait son père au visage pour le réveiller. Pour quil sarrête de taper, on a été obligé de lempoigner et de le jeter dehors... "
Le docteur referma le cahier, le cacha dans le tiroir de la table de nuit. Il devait se préparer pour lopération.
Lintervention se déroula parfaitement.
Quelques heures plus tard, Raymond se réveilla progressivement, chassant les mauvais rêves de ses mains comme on écarte des toiles daraignées sur son passage. Il faisait clair dans la chambre dhôpital, cela sentait le propre. Raymond était rassuré. A son âge, on aime se faire dorloter et on a si peur de la mort, cette mort qui vient roder la nuit, alors que lon tente de sendormir, la nuit où les vieux démons réapparaissent.
Le docteur entra et vint sasseoir auprès de son patient :
-Monsieur Duval, je vous ai opéré avec succès. Votre diabète a fortement détérioré votre santé. Cette vilaine gangrène sest attaquée à votre pied droit, vous avez été hospitalisé à temps !
-Oh ! A mon âge
-Mais non, mais non ! Il vous reste de belles années encore Il faudra des soins constants, jai été obligé damputer.
-Amputer ? le vieux fit une grimace de dégoût.
-Il ny avait pas dautre choix possible, enfin, il y avait la mort. Vous voulez vivre nest-ce pas ?
Raymond pesait le pour et le contre, après tout, ce nest quun pied, songea-t-il.
Tandis quil réfléchissait à cette alternative, le docteur déposa sur les draps de Raymond, le carnet. Le malade le toucha, sentant sous ses doigts le grain rugueux de la couverture, ce contact lui rappela le sable. Le sable qui sincruste partout, qui gratte, les nerfs à fleur de peau.
Ses yeux allèrent du badge du docteur vers son visage, long, mince, sa peau ambrée... Sa lèvre inférieure trembla légèrement, la panique se lut sur sa figure ratatinée.
-Ben Hamid Tu es revenu
-Non, je suis le docteur, Ben Hamid Youssef était mon père.
-Oh !
-Je sais qui vous êtes, et ce que vous avez fait
Raymond ne put se résoudre à parler, il ne trouvait pas les mots pour sexcuser, ni même se défendre. Cloué au lit, un pied en moins, il ne pouvait imaginer se lever et courir, loin de lhôpital, loin du docteur, loin de Youssef.
Youssef était là, dans sa tête, dans ses souvenirs. Impossible de fuir un souvenir.
Le docteur reprit :
-Sans ce carnet Jétais enfant, je ne vous aurai pas reconnu, dailleurs je ne connaissais pas votre nom, rien. Non, cest votre carnet qui
-Vous mavez sauvé ?
-Je suis médecin, ne loubliez pas. Je suis venu vous annoncer que nous nous reverrons, bientôt, pour les prochaines opérations.
-Les prochaines ?
-La gangrène ne vous lâchera plus. Elle sera votre compagne jusquà votre dernier souffle. Je serai là pour amputer votre jambe jusquau genou, puis jusquà laine et après Après, Dieu se chargera de vous.
Le docteur referma la porte de la chambre derrière lui, laissant le vieil homme qui transpirait comme si le vent chaud du désert, sur lui, soufflait de nouveau.
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