EPISODE 5
Il revint avec un énorme livre, relié de cuir marron, fermé par une lanière de cuir et une boucle dargent travaillée en forme de fer à cheval. Jétais stupéfait. Monsieur Jeudi ouvrit le livre, qui ne contenait que des pages blanches, des centaines de pages blanches et me le montra dun air satisfait :
- Comme vous pouvez le constater, la couverture est splendide, le papier de très bonne qualité, il ny a pas de titre, ce sera à vous de le graver !
- Oui
Et à moi, de remplir les pages.
Jétais bouleversé par cet objet dont javais toujours rêvé, un épais livre vierge, une espèce de grimoire.
- Fabuleux, non ? me dit la jeune femme.
- Incroyable !
Je sus que je navais pas à expliquer mon trouble. Elle en avait compris la cause. Monsieur Jeudi avait deviné mon souhait d'avoir un tel livre alors qu'il ne me connaissait même pas. Lhomme avait déjà repris sa place derrière son comptoir, et crayonnait son dessin.
- Je vous dois, combien ? dis-je en avançant vers lui.
- Rien ! Quelle drôle didée ! Au revoir, Monsieur, et noubliez pas, faites-en bon usage
Etant tout près de lui, je découvris son esquisse, le portrait dun jeune homme brun, au regard curieux, aux oreilles légèrement décollées, au nez fin : Monsieur Jeudi venait dachever mon propre portrait !
- Mais comment avez-vous fait ? dis-je perplexe.
- Jai pris des cours dans ma jeunesse, au revoir Paul.
Il tendit sa main en direction de la porte me signifiant ainsi mon congé.
- Au revoir
Lhomme nous regarda partir sans ajouter un mot de plus, pour rester assis là où nous lavions découvert à notre arrivée.
En sortant avec mon livre magnifique sous le bras, je savais que je venais dassister à quelque chose qui dépassait lentendement, mais je me refusai à poser des questions de cette nature à ma nouvelle amie, de crainte de passer pour un fou. Je posai donc une question moins embarrassante à Maria : Les raisons du refus de paiement de monsieur jeudi, elle m'expliqua :
- Dans ce monde, pas besoin dargent. Tout ce que vous voulez, vous lavez en formulant simplement un vu, en le désirant très fort. Que ferions-nous de largent ?
- Mais dans ce cas, pourquoi un magasin ?
- Cette occupation est un passe-temps pour cet homme, il commerce gratuitement, histoire de rencontrer du monde
- Mais largent ?
- Source dennuis, de conflit
Vous pouvez en avoir des tonnes si vous voulez mais vous nen avez pas besoin, est-ce clair ?
- Je crois
- Quallez-vous écrire dans ce livre ? dit-elle curieuse.
- Je nen sais rien pour linstant, je vais y réfléchir
Jai toujours voulu écrire, mais je navais pas le temps, rien à dire ou trop peur
Bref, ce sera mon premier livre !
- Il nest jamais trop tard, le principal cest de vous faire plaisir.
- Jétais journaliste, avant. Ecrire un livre est resté un rêve pour moi, je nai jamais pris le temps de me lancer dans lécriture dune fiction ou dune
- Marié ?
- Non ! Une femme ne supporterait pas mes manies et moi les siennes. Les femmes veulent des enfants, une carrière, une maison : Je ne sais toujours pas ce que je veux et je suis mort, alors une femme !
- Je vois, le genre compliqué ; cétait une simple question. Je ne vous imaginais pas journaliste, plutôt comptable ou dans une banque, répondit-elle en me dévisageant.
- Rien de très aventureux en tous cas, pourtant je peux être surprenant quand je veux !
- On verra ça ! elle me sourit et ajouta, jaime la lecture, je vous propose un partenariat : Vous écrivez et je vous lis.
- Bonne idée ! Cela me donnera une motivation pour my mettre sérieusement !
Nous flânions côte à côte, javais oublié pour un court moment mes fameuses questions. Je me concentrais surtout sur cette jeune Maria que je trouvais non seulement jolie mais aussi intéressante, originale.
Elle maccompagna devant ma porte, me serra la main fermement :
- A demain Paul, pour la suite de la visite !
- Daccord !
- Oh ! Vous avez oublié de prendre un crayon !
- Mon grand-père doit avoir ça chez lui, il adore les mots croisés.
Je lui fis un petit signe de la main, tout en la regardant séloigner, ses pieds nus effleurant la surface du sol.
Après avoir raconté mon aventure à grand-père ( qui ne montra aucun étonnement ) je minstallai sur la table de la cuisine, avec mon énorme livre.
Sa couverture était douce, sa boucle brillante glacée, je louvris avec précaution pour ne pas labîmer quand je me souvins que je navais ni crayon, ni stylo. Je me levai pour en demander un à papy, arrivé à la porte de la cuisine, je me retournai pour jeter un regard sur le livre resté ouvert, ses pages blanches mattendaient, ainsi quun crayon. Il était apparu comme par magie, sétait posé sur le livre, prêt à se mettre au travail !
Jen conclus quil y avait sûrement quelquun quelque part pour penser que javais des choses à écrire. Cette pensée fut rassurante pour lauteur débutant que jétais. La main suspendue au-dessus de la feuille, je réfléchis puis déposai la mine en haut de la page et là, lécriture commença à marcher, puis à courir pour ne sarrêter quen bas de page.
Je relus mes écrits, à voix haute comme il se doit, et à ma grande satisfaction, je remarquai que javais des tonnes de choses à dire : Mes premières sensations en tant que mort, mes sentiments confus à mon arrivée dans lescalier, la joie de revoir Papy.
Ecrire
Oui, cela occuperait mon temps libre, en attendant den savoir plus sur lendroit où je me trouvais.
Et je vous écris là, aujourdhui. Je suis loin de vous et pourtant je sais que vous percevez ma présence quelque part, si loin et si proche, mentendez-vous ?
TOUS DROITS RESERVES ISABELLE BOUVIER