EPISODE 7
Je la vis arriver de loin, en fait, je la guettais depuis un quart d'heure assis sur les marches devant la maison de papy. Elle portait un pantalon noir, un pull noir et des chaussures noires, bref, une tenue très gaie.
Dés quelle fut assise à mes côtés, je la submergeai de questions. Habituée, elle tenta de répondre à chacune delles.
- Pourquoi êtes-vous vêtue de noir aujourdhui?
- Jai mes périodes sombres comme tout le monde. Cela ne vous arrive jamais de choisir des vêtements en harmonie avec votre humeur ?
- Non jamais, mais jattache peu dimportance à mes fringues ; quoiquil en soit vous devez être particulièrement déprimée aujourdhui !
- Cela va déjà mieux
Nen parlons plus voulez-vous ?
- Comme vous voulez. Maria, je voudrai savoir : Pouvons-nous tomber malade ?
- Non, pas de maladie ici ! Pas de docteurs en exercice non plus, ni de pharmacie, cela ne vous manque pas au moins ?
Nous nous étions levés et cheminions côte à côte, nos mains se frôlaient. Les siennes étaient douces. Je sentais son parfum délicieux qui flottait autour delle.
- Non cela ne me manque pas. Et se blesser ?
- Non.
- Ah ! Bon
Je jugeai cet état de choses insolite et enchaînai :
- Et si je prenais une hache et que je me coupais le pied, hein ?
- Mais pourquoi feriez-vous cela, cest stupide !
- Pour voir
Stupide, ai-je pensé, je naurai jamais assez de courage pour tenter une expérience aussi douloureuse.
- Regardez !
Elle sassit en tailleur, à même le sol et me fit signe de minstaller auprès delle. Elle fouilla dans sa veste et en sortit un petit couteau de poche, avec un manche en bois. Elle plaqua sa main sur le sol. Je la regardais sidéré, sans oser bouger. Sans prévenir, elle se trancha net le bout de lindex de la main gauche, sans crier, ni ciller. Epouvanté, je me dressai dun bond, criant :
- Mais vous êtes dingue ! Elle est dingue ! En tournant sur moi-même sans savoir quoi faire.
Je cherchai fébrilement dans mes poches de quoi ramasser son bout de doigt mais
Celui-ci disparut comme par enchantement, sous mes yeux. Et aussi fou que cela puisse paraître, le bout de son index repoussa sur sa main aussi vite que lautre morceau sétait évaporé. La seule et unique différence que je remarquai, cest que la partie qui venait de se développer, ne portait pas de vernis à ongle contrairement aux autres doigts.
Maria rangea son couteau et se releva apparemment satisfaite de son effet. Elle balaya dun geste vif une mèche de cheveux qui lui chatouillait la joue et reprit enjouée :
- Bon ! Dautres questions, Paul ?
-
- Alors continuons notre ballade.
- Mais
- Je me disais aussi ! Pas possible que ce cher Paul nait pas dautres questions !
- Pourquoi avoir fait ça ?
- Pour vous montrer que nos corps qui semblent, comment dire... vivants, ne le sont pas, enfin plus comme avant.
- Des corps immortels en quelque sorte ?
- Si vous voulez... quoiquil en soit, je peux vous assurer que je nai ressenti aucune douleur lorsque jai sectionné mon doigt. Je trouve cela merveilleux, ne ressentir aucune douleur, aucune souffrance !
- Que les sensations agréables...
- Oui, nous nallons pas nous plaindre tout de même ! elle me fit un clin dil.
- Pouvons-nous avoir des enfants ?
- Nous ne nous connaissons pas depuis assez longtemps, mon cher !
Elle se mit à rire, jétais mal à laise, évidemment là nétait pas le sens de ma question.
- Ne restez pas les bras ballants, je vous taquine ! Non, impossible davoir des enfants, nous sommes morts. Par contre, il y a des gosses ici
Ils ne restent que peu de temps, je me demande bien pourquoi
- Peu de temps ?
- Oui. Quelques jours tout au plus, certains narrivent jamais jusquà la porte.
- Cest bizarre ! Je croyais que tout le monde débarquait ici. Mais où vont les enfants morts sils ne viennent pas ici ?
- Je lignore, Paul.
- Encore une question sans réponse !
Elle ne répondit pas, perdue dans ses pensées. Je lui demandai :
- Avez-vous eu des enfants, avant ?
- Non
- Pourquoi ?
- Vous posez trop de questions ! répliqua-t-elle sèchement. Je compris que javais posé une question de trop.
- Désolé
- Changeons de sujet, je vous amène chez un ami, un fumeur de joint.
- Oh !
- Oh ! répéta-t-elle moqueuse, je ne vous savais pas si coincé !
- Je ne le suis pas ! Cest juste que je ne pensais pas trouver ce genre de trucs ici.
- Tout est possible, ou presque.
Elle accéléra le pas, je la suivais comme un gentil toutou, sans broncher. Elle a de lascendant sur moi, parce quelle est morte depuis plus longtemps que moi, ai-je décidé. Cest aussi parce quelle est une femme, et que jai toujours perdu mes moyens face à la gente féminine.
Nous nous arrêtâmes devant une sorte de cabane de bûcheron. Maria monta les quatre marches de bois et frappa à la porte. On entendit une voix traînante :
- Ouais, jarrive
Il arriva doucement à en juger le temps de latence entre le moment où il termina sa phrase et le moment où il ouvrit.
- Trop cool ! Maria ! Waouh, sacré surprise ça fait un bail que tes pas venue te ravitailler !
Sa paupière molle esquissa un clin dil.
- Salut ! Steph ! dit-elle en lembrassant sur les deux joues.
Elle entra en me tirant comme du bois mort derrière elle. A lintérieur, une étrange odeur flottait
Au bout de quelques minutes, la tête me tourna un peu, je demandai si je pouvais masseoir. Steph me désigna des poufs bariolés au centre de la pièce, près dune table basse en teck.
Jentendais leurs voix qui se mélangeaient, lointaines, comme un bourdonnement dinsecte que lon voudrait chasser de son conduit auditif. Soudain :
- Alors, ça va ? Trop cool ma cabane, hein ?
Sorti de ma torpeur par ce " trop cool ! " , je découvris le visage mince de Steph tandis que ses cheveux longs en désordre effleuraient le bout de mon nez. Je sursautai et dit :
- Sympa
Mon manque denthousiasme le choqua, les mains sur les hanches, il interrogea Maria :
- Cest qui ce mec ? Il a pas lair très cool
- Cest un nouveau, il sappelle Paul. Je lui fais visiter le coin.
Maria me décocha un regard furieux.
- Vous faites quoi de beau ? ai-je dit essayant de rattraper le coup avec le fameux Steph.
- Un peu de tout
Il faut dire que cet hurluberlu ny mettait pas du sien non plus !
- Oh !
- Steph fait de la poésie et sintéresse vivement à la botanique !
- Jai cru comprendre
La nature, les plantes, lherbe
- Vous y connaissez en botanique ? Cest trop cool !
Cétait simple avec Steph, la bonne phrase et voilà, une amitié était née pour la
, enfin était née !
- Très peu mais mon grand-père fait pousser des carottes dans son jardin.
- Des carottes ? Pourquoi pas ! Pour ma part, jétudie les plantes médicinales, et les substances contenues dans certaines fleurs
Maria assise sur un pouf nous écoutait mais nintervenait pas.
- Pourquoi étudier les vertus médicinales alors que nous ne pouvons plus être malades ?
- Le pourquoi na pas dimportance ! Au début ce qui a été super cool, cest de trouver comment !
- Comment ?
- Ben oui ! Comment vérifier mes théories sur les vertus curatives de certaines feuilles, fleurs ou même racines alors que je nai pas de malades sous la main. Javoue que cette question ma obsédé longtemps.
- Et ?
- Je ne me focalise plus sur cette question. Limportant pour moi, ce nest plus de trouver mais de chercher, cool, non ?
Je ny comprenais rien ! Je ne voyais pas ce quil y avait de cool dans la démarche de ce type. Jen conclus que la seule expérience quil avait réussi était davoir atteint le record mondial de joints fumés à lheure, le tout sans tomber raide !
Je répondis par politesse, et par peur davoir à continuer cette discussion stérile, que cétait effectivement le truc le plus cool que javais vu ou entendu. Steph ravi de ma réponse, me sourit découvrant ainsi ses canines pointues et nacrées. Il entama alors un long et dois-je dire, pénible monologue, lent, très lent. Engourdi sur mon pouf, je feignais découter ses propos en tentant désespérément de soutenir son regard en écarquillant mes paupières qui salourdissaient de plus en plus.
-
Alors vous voyez, jai dune part, fait énormément de recherches sur la question des plantes médicinales, les décoctions, les tisanes, les onguents, jai tout étudié. Jai étayé mes recherches en construisant de mes mains, ( il les plaça sous mon nez comme pour prouver ses dires ) un jardin médiéval où je cultive mes plantes dont certaines très rares dans lendroit doù nous venons et
Je lui coupai la parole, histoire den placer une :
- Je suppose que cest un monsieur du Berry qui vous a expliqué comment construire votre jardin, mon grand-père
- Mais non ! Vous ny êtes pas du tout ! Cest monsieur Jeudi qui ma donné cette idée et qui ma orienté vers la documentation adéquate à la bibliothèque !
- Monsieur Jeudi ! Décidément, jentends beaucoup parler de cet homme, il semble si timide, si lointain
- Jeudi ? Timide et lointain ! Sûrement pas ! Il est formidable, tellement chaleureux et compréhensif, jadore ce mec, il est trop cool !
Steph avait lair visiblement emballé par ce monsieur Jeudi. Pourtant lors de notre rencontre à la boutique, il mavait paru secret et même mystérieux
A la pensée de ce portrait de moi qui était entre ses mains, je me mis à transpirer, à penser à la magie, au vaudou, que sais-je encore ? Après quelques instants de panique intérieure, mon esprit scientifique et courageux reprit le contrôle de mon imagination. Je pris la décision de rendre bientôt visite à cet homme qui détenait probablement des informations intéressantes.
-
Pour en revenir à mes recherches, vous nallez pas le croire ! Jai compulsé les données des différentes sociétés humaines, dans divers pays, sous des climats différents, et de tout temps, les hommes ont utilisé leur environnement pour se soigner ou même prévenir les maladies, incroyable, non ?
- Certes. ( Je ne suis pas un mec contrariant )
- Et donc voici quelques exemples
Jeus à cet instant, limpression dêtre retourné sur les bancs de la faculté de médecine où javais passé une année misérable à tenter de comprendre ce qui mavait poussé à venir étudier cette discipline. Par la suite, javais changé didée et métais inscrit en lettres. Je suis finalement devenu journaliste, dans la presse écrite où jai passé quelques années à écouter les problèmes des autres, à relater leurs existences compliquées dans mes articles. Soit dit en passant, ma propre vie était tout aussi complexe mais je ne le criais pas à la Une tous les matins. Je ne sais toujours pas pourquoi mon existence était si embrouillée, et me voilà mort, une complication supplémentaire. ( je ne suis plus à ça prêt ! )
Steph continuait tandis que jécoutais sagement assis en tailleur :
-
Les Indiens dAmérique ont toujours utilisé lEchinacea, qui est une fleur rose ressemblant vaguement à une marguerite. Cette fleur lutte contre les empoisonnements et les morsures de serpents mais dans nos sociétés modernes, nous utilisons cette plante pour ses propriétés anti-inflammatoires, cest cool non ? Il existe aussi un champignon très intéressant, le Shiitaké, qui non seulement est un stimulant de limmunité mais aussi un puissant antiviral. Je vous épargne la description des propriétés du persil, de lail, de lolivier ou même de la mandarine
Intérieurement, je poussais un soupir de soulagement, mais steph reprit de plus belle :
- Mais que dire de laubépine, de la passiflore aux pouvoirs apaisants, pour se sentir vraiment cool
Steph se délectait même du nom de ses plantes chéries et je craignis tout à coup quil nous proposa la visite guidée de son temple de la médecine des trépassés. Mais miracle ! Maria se redressa en annonçant que notre visite devait prendre fin. Une fois sortis de la cabane de Steph, je lattrapai par le coude, la forçant à se retourner. Elle me regarda fixement, un sourire plaqué au coin des lèvres.
- Pourquoi mavoir traîné chez ce type ?
- Il est cool, non ?
Je me raidis à ce mot :
- Je vous préviens que si jentends encore ce mot, une fois, une seule fois, je me mets à hurler !
Maria sursauta :
- Mais il faut vous calmer ! Je vous ai présenté Steph parce que cest un type gentil, intelligent, et qui, je le précise, ne passe pas uniquement son temps à poser des questions, si vous voyez ce que je veux dire
- Cest stupide, il passe son temps à chercher des choses qui nont aucune utilité ici !
- Il est vrai, cher Paul, quen matière de recherches utiles, vous êtes beaucoup plus fort que lui !
Elle me tourna le dos et prit le chemin du retour. Je navais jamais rien compris aux femmes, ni à la vie, et le plus absurde était que pour lheure, je ne comprenais rien à une femme décédée depuis combien ? Elle refusa de répondre comme si cette question était grossière, comme si de son vivant je lui avais demandé son âge.
Maria avait un fichu caractère, je lui dit mauvais :
- Sûrement depuis longtemps, vu la tête de momie que vous avez ! je ricanai.
Elle rétorqua furieuse mais polie :
- Cest que vous navez jamais rencontré de momie, mon cher !
Il est probable quà cet instant, Maria samusait à mimaginer me triturant lesprit en me demandant si elle avait réellement rencontré une momie. Je me tus, dépité, elle avait encore eu le dernier mot.
Tous droits reservés isabelle bouvier ( toute la vie et même aude-là ! )