Quand il faut y aller…
Monsieur Jeudi a révélé mon désir, si ce n’est mon besoin de partir. Fatigué de mes errances inutiles, j’ai décidé de quitter la maison de grand-père dés aujourd’hui. Cette décision n’a pas été facile, j’y ai beaucoup pensé mais c’est la seule solution. J’ai pris conscience d’être dans la même situation que l’homme qui est parti explorer le monde des morts, le fameux bossu. Des questions mais pas de réponses.
Maria et moi, nous avons effleuré la surface des choses. Elle m’a montré tout ce qu’elle connaît et nous en sommes au même point. Il existe sûrement plus loin des lieux inexplorés que nous n’avons pas vus, ( les rues semblent sans fin ), et Maria n’est jamais allée plus loin qu’une demi-journée à vélo. Ce monde est-il une succession de rues ? Des maisons à perte de vue, avec des morts qui attendent leur lettre de préavis ? Je ne peux envisager pareille éventualité, cela n’a pas de sens.
La préparation de mon sac fut rapide, il contenait mon livre et mon crayon, point. Tout ce dont j’allais avoir besoin en chemin, je n’aurai qu’à le désirer pour l’obtenir, à quoi bon se charger ?
A la différence du premier homme qui avait tenté l’aventure, je partis non pas à pied mais à vélo. Une belle bicyclette bleue et blanche, avec deux sacoches accrochées à l’arrière, la même que celle dont je rêvais lorsque j’étais enfant et que je ne pouvais avoir puisque je vivais en appartement à Paris.
Je me séparai à regrets de Maria, lui promettant de revenir mais ne pouvant lui dire quand.
- Tu vas me manquer, je le sais déjà.
- Toi aussi Paul. Viens par ici...
Je m’approchai d’elle. Elle posa ses mains sur mon visage, me sourit et m’embrassa. Le genre de baiser qui vous donne la tête qui tourne, un baiser profond, tendre, qui dure très longtemps. Elle me serra fort dans ses bras et me murmura :
- Ne tarde pas trop Paul, reviens moi vite.
- Promis, je trouve ce bossu, je lui pose mes questions et je reviens !
- Alors nous rattraperons le temps, il y a deux trois trucs que tu ignores encore sur les capacités de ton corps.
- Je te fais confiance pour me les expliquer !
- Tu peux, oh oui ! Tu peux !
Elle secoua un mouchoir pour me dire au revoir, je savais qu’elle utilisait ce cliché du romantisme pour me faire rire, pourtant, je n’y parvins pas. Un grand coup de pédale et j’étais parti.
Ce soir, je suis seul devant mon vélo, et j’écris ces mots, Maria me manque déjà.
Sur la grande route !
Cela fait cinq jours que j’ai quitté Maria, et je roule toujours dans cette rue sans fin qui longe la maison de Papy. J’ai rencontré des morts sympas, ils ont tenté de répondre à mes questions mais ils ne possédaient pas d’informations nouvelles. Quel dépit ! Néanmoins, j’ai passé avec certains de bons moments. Les morts sont en général hospitaliers par nature et vous ouvrent leur porte très facilement. J’ai donc profité du gîte et du couvert chez des habitants de la grande route depuis le jour de mon départ. La soirée la plus remarquable, je l’ai passé en compagnie de Noémie, une jeune militante de la cause surnaturelle ( je ne savais même pas que cela existait ! ). Noémie habite une maison sur pilotis, installée au dessus d’un étang. Elle m’a proposé de rester dîner pour que je lui parle de mon aventure. C’est une grande fille, très brune, un peu maigre qui s’agite en parlant, elle me dit au cours du repas :
- Je suis militante de la cause surnaturelle.
- La cause surnaturelle ?
- Vous ne connaissez pas la cause ! me dit-elle étonnée et choquée à la fois de mon ignorance.
- Je suis confus mais cela ne fait pas longtemps que je suis là...
- J’oubliais ! Bon, je vais vous expliquer ce qu’est la cause surnaturelle ! fit-elle enjouée. Chacun de son vivant se pose des questions sur le sens de la vie, ce qui se passe après la mort...
- On se demande même s’il y a quelque chose ! Beaucoup sont persuadés qu’il n’y a rien.
- C’est une idée très répandue en effet ; La cause surnaturelle est un mouvement de pensée qui regroupe beaucoup de morts.
- Dans quel but ?
- Nous voulons tenter de comprendre ce monde-ci !
- Pourquoi ? ( Enfin des gens comme moi qui se torturent l’esprit toute la journée ! )
- Dans le monde des vivants, on a tellement peur de la mort que l’on refuse d’étudier les phénomènes paranormaux ou surnaturels. Notre théorie est que la compréhension de ces phénomènes entraînerait un bouleversement total dans la façon d’appréhender l’existence pour les vivants. Ici, nous ne maîtrisons pas les lettres de préavis et notre brusque disparition, tandis que les vivants...
- Il est certain qu’informer les vivants sur notre monde aurait probablement pour conséquence une vague de suicides, dis-je pensif.
- Pas forcément, et là est un des points de discussion de notre mouvement : Le droit à l’information des vivants. Je suis convaincue que la vague de suicide serait limitée. Par contre, la plupart des gens informés vivraient plus intensément, seraient sereins face à l’idée de la mort : Un monde nouveau !
Noémie s’animait en parlant, tandis qu’elle versait du café dans ma tasse et je lui posai la question :
- Et la cause ?
- Nous tentons de faire le lien entre des phénomènes surnaturels qui existent chez les vivants et des phénomènes naturels au pays des morts.
- Et vous y parvenez ? dis-je surpris.
- Oui. Le lac des songes est un parfait exemple.
- Le lac des quoi ?
- Des songes. Il se trouve dans un parc arboré non loin de la porte du monde des morts. Si je ne me trompe pas, il en existe plusieurs dizaine dans le pays des morts, il faudra que je vérifie mes chiffres…
- Attendez... Ce ne serait pas le lac où les gens regardent dans l’eau en parlant à voix haute à leur reflet ?
- Tout à fait ! Je vois que vous connaissez ! Ce lac nous permet de communiquer avec les vivants, de leur transmettre des messages pendant leur sommeil, dans leurs rêves.
- Avez-vous la preuve que ces messages leurs parviennent effectivement ?
- Bien sûr ! Nous avons une démarche scientifique, nous ne sommes pas des dingues ! elle paraissait offusquée par ma question.
- Excusez-moi mais dans le monde des vivants on entend tellement de conneries à ce propos...
- Par ce qu’il n’y a pas de réelle volonté de centraliser les recherches, ni de le faire sérieusement. Le lac des songes fonctionne, des morts ont témoigné auprès de leurs proches qui les avaient précédés ici : De leur vivant, ils avaient bien reçu leur message dans leur sommeil. Ces témoignages sont retranscris mots pour mots dans notre étude du lac des songes qui se trouve à la bibliothèque aux milles visages.
- Avez-vous d’autres exemples, votre cause est passionnante !
Cette femme était elle-même passionnante, elle avait des renseignements sur certains phénomènes, ce qui est une denrée rare au pays des morts !
- Des cas de transe nous ont été rapportés, durant lesquels des morts ont réussi à communiquer avec des vivants lors de séances de spiritisme.
- Mais comment ?
- Nous organisons à titre expérimental des séances avec des guéridons ou avec des Oui-Ja, et nous rentrons en contact avec des vivants. Cette étude est loin d’être achevée, il semble qu’il y ait des interférences, ou je ne sais quoi, qui nous empêche de communiquer avec un maximum de fiabilité...
- Des interférences avec quoi ?
- Ou avec qui ! Nous pensons qu’il est possible que d’autres mondes tel que celui des morts puissent parasiter nos communications.
- Mais d’où vient cette théorie ?
- Nous avons eu un contact qui nous a affirmé n’être ni du monde des morts, ni de celui des vivants ; un ailleurs où ce contact est seul, il espère trouver son chemin nous a-t-il dit. Je vous avoue que nous n’avons rien compris à ce message mais nous travaillons sur ce cas depuis des mois pour trouver la solution ! dit-elle soucieuse.
- Vous êtes inquiète pour cette personne ?
- Oui, il s’agit de mon frère qui est décédé avant moi dans des conditions tragiques et qui n’est jamais arrivé ici, d’où mon acharnement à comprendre...
Cette soirée a été riche d’enseignement, de plus elle m’a rassuré sur un point : Je n’étais pas seul à m’interroger, il existait un groupe de morts qui étudiait notre situation et tentait de communiquer avec les vivants pour leur faire part de leurs découvertes. Lorsque moi aussi j’aurai ramené mon lot d’informations, je pourrai les partager avec la cause surnaturelle et tous ceux que cela pourrait aider.
Paul qui roule…
J’ai roulé des jours durant, puis les jours sont devenus des semaines. La grande rue a une fin. La dernière maison est celle d’Auguste Matthieu, il vit seul avec son chien. Il est artiste-peintre. Ses tableaux sont étonnants : Ils sont sensibles à l’humeur de celui qui les regarde ! " Les couleurs se modifient selon votre état émotionnel " m’a expliqué Auguste, " aujourd’hui vous êtes heureux, excité…sans doute par ma peinture ! " Il m’a donné une petite toile représentant la mer et un enfant qui joue sur le sable en m’expliquant d’essayer d’éviter la colère pour que la tempête ne se lève pas sur la mer…
Après La demeure d’Auguste, il n’y a que la campagne à perte de vue, et rien d’autre. Je suis à présent tout seul avec mon vélo.
Je n’écris pas régulièrement, loin s’en faut. Certains jours, c’est difficile d’écrire. Par difficile, je veux dire douloureux. Je m’assieds avec mon livre posé sur les genoux et rien ne sort, pas une ligne, ni même un mot. Alors je referme ce fichu carnet et je le jette dans mon sac, pour ne plus le voir. Le voir, c’est penser au chemin parcouru, penser à tout le chemin qui reste, penser que je n’ai toujours pas de réponse, que Maria est loin, fichtrement loin de moi et de ce stupide vélo ! Je suis en colère aujourd’hui, peut-être n’aurai-je pas dû écrire voilà tout. Je vais continuer quand même, ce sera comme parler à quelqu’un, des semaines que je n’ai pas parlé à un être humain ; oh ! Il y a bien eu Edgar Poe mais ce gars m’a cassé le moral au bout d’un quart d’heure, je l’ai planté là et il parlait encore, seul.
Au hasard de la route, le paysage change, les gens aussi. Je continue de rencontrer des morts, de temps en temps. Ces morts sont complètement isolés dans la campagne. Certains sont là depuis des lustres, d’autres morts de fraîche date. Les nouveaux morts sont nettement moins rigolos que les vieux de la vieille, je vous le dis : Quand vous débarquerez chez nous, faites ami-ami avec un mort au moins du siècle dernier ! Les autres, ceux de notre époque sont mortels, si je puis dire, incapables de voir plus loin que le bout de leur nez, il y en a même une que j’ai rencontré pas plus tard qu’hier qui s’est plainte du fait d’avoir manqué la rediffusion de la petite maison dans la prairie ! Je me demande si elle ne se moquait pas de moi, ce feuilleton est passé tant de fois à la télé de mon vivant que ce n’est pas possible qu’elle en redemande encore !
Quand il faut y aller…
Monsieur Jeudi a révélé mon désir, si ce n’est mon besoin de partir. Fatigué de mes errances inutiles, j’ai décidé de quitter la maison de grand-père dés aujourd’hui. Cette décision n’a pas été facile, j’y ai beaucoup pensé mais c’est la seule solution. J’ai pris conscience d’être dans la même situation que l’homme qui est parti explorer le monde des morts, le fameux bossu. Des questions mais pas de réponses.
Maria et moi, nous avons effleuré la surface des choses. Elle m’a montré tout ce qu’elle connaît et nous en sommes au même point. Il existe sûrement plus loin des lieux inexplorés que nous n’avons pas vus, ( les rues semblent sans fin ), et Maria n’est jamais allée plus loin qu’une demi-journée à vélo. Ce monde est-il une succession de rues ? Des maisons à perte de vue, avec des morts qui attendent leur lettre de préavis ? Je ne peux envisager pareille éventualité, cela n’a pas de sens.
La préparation de mon sac fut rapide, il contenait mon livre et mon crayon, point. Tout ce dont j’allais avoir besoin en chemin, je n’aurai qu’à le désirer pour l’obtenir, à quoi bon se charger ?
A la différence du premier homme qui avait tenté l’aventure, je partis non pas à pied mais à vélo. Une belle bicyclette bleue et blanche, avec deux sacoches accrochées à l’arrière, la même que celle dont je rêvais lorsque j’étais enfant et que je ne pouvais avoir puisque je vivais en appartement à Paris.
Je me séparai à regrets de Maria, lui promettant de revenir mais ne pouvant lui dire quand.
- Tu vas me manquer, je le sais déjà.
- Toi aussi Paul. Viens par ici...
Je m’approchai d’elle. Elle posa ses mains sur mon visage, me sourit et m’embrassa. Le genre de baiser qui vous donne la tête qui tourne, un baiser profond, tendre, qui dure très longtemps. Elle me serra fort dans ses bras et me murmura :
- Ne tarde pas trop Paul, reviens moi vite.
- Promis, je trouve ce bossu, je lui pose mes questions et je reviens !
- Alors nous rattraperons le temps, il y a deux trois trucs que tu ignores encore sur les capacités de ton corps.
- Je te fais confiance pour me les expliquer !
- Tu peux, oh oui ! Tu peux !
Elle secoua un mouchoir pour me dire au revoir, je savais qu’elle utilisait ce cliché du romantisme pour me faire rire, pourtant, je n’y parvins pas. Un grand coup de pédale et j’étais parti.
Ce soir, je suis seul devant mon vélo, et j’écris ces mots, Maria me manque déjà.
Sur la grande route !
Cela fait cinq jours que j’ai quitté Maria, et je roule toujours dans cette rue sans fin qui longe la maison de Papy. J’ai rencontré des morts sympas, ils ont tenté de répondre à mes questions mais ils ne possédaient pas d’informations nouvelles. Quel dépit ! Néanmoins, j’ai passé avec certains de bons moments. Les morts sont en général hospitaliers par nature et vous ouvrent leur porte très facilement. J’ai donc profité du gîte et du couvert chez des habitants de la grande route depuis le jour de mon départ. La soirée la plus remarquable, je l’ai passé en compagnie de Noémie, une jeune militante de la cause surnaturelle ( je ne savais même pas que cela existait ! ). Noémie habite une maison sur pilotis, installée au dessus d’un étang. Elle m’a proposé de rester dîner pour que je lui parle de mon aventure. C’est une grande fille, très brune, un peu maigre qui s’agite en parlant, elle me dit au cours du repas :
- Je suis militante de la cause surnaturelle.
- La cause surnaturelle ?
- Vous ne connaissez pas la cause ! me dit-elle étonnée et choquée à la fois de mon ignorance.
- Je suis confus mais cela ne fait pas longtemps que je suis là...
- J’oubliais ! Bon, je vais vous expliquer ce qu’est la cause surnaturelle ! fit-elle enjouée. Chacun de son vivant se pose des questions sur le sens de la vie, ce qui se passe après la mort...
- On se demande même s’il y a quelque chose ! Beaucoup sont persuadés qu’il n’y a rien.
- C’est une idée très répandue en effet ; La cause surnaturelle est un mouvement de pensée qui regroupe beaucoup de morts.
- Dans quel but ?
- Nous voulons tenter de comprendre ce monde-ci !
- Pourquoi ? ( Enfin des gens comme moi qui se torturent l’esprit toute la journée ! )
- Dans le monde des vivants, on a tellement peur de la mort que l’on refuse d’étudier les phénomènes paranormaux ou surnaturels. Notre théorie est que la compréhension de ces phénomènes entraînerait un bouleversement total dans la façon d’appréhender l’existence pour les vivants. Ici, nous ne maîtrisons pas les lettres de préavis et notre brusque disparition, tandis que les vivants...
- Il est certain qu’informer les vivants sur notre monde aurait probablement pour conséquence une vague de suicides, dis-je pensif.
- Pas forcément, et là est un des points de discussion de notre mouvement : Le droit à l’information des vivants. Je suis convaincue que la vague de suicide serait limitée. Par contre, la plupart des gens informés vivraient plus intensément, seraient sereins face à l’idée de la mort : Un monde nouveau !
Noémie s’animait en parlant, tandis qu’elle versait du café dans ma tasse et je lui posai la question :
- Et la cause ?
- Nous tentons de faire le lien entre des phénomènes surnaturels qui existent chez les vivants et des phénomènes naturels au pays des morts.
- Et vous y parvenez ? dis-je surpris.
- Oui. Le lac des songes est un parfait exemple.
- Le lac des quoi ?
- Des songes. Il se trouve dans un parc arboré non loin de la porte du monde des morts. Si je ne me trompe pas, il en existe plusieurs dizaine dans le pays des morts, il faudra que je vérifie mes chiffres…
- Attendez... Ce ne serait pas le lac où les gens regardent dans l’eau en parlant à voix haute à leur reflet ?
- Tout à fait ! Je vois que vous connaissez ! Ce lac nous permet de communiquer avec les vivants, de leur transmettre des messages pendant leur sommeil, dans leurs rêves.
- Avez-vous la preuve que ces messages leurs parviennent effectivement ?
- Bien sûr ! Nous avons une démarche scientifique, nous ne sommes pas des dingues ! elle paraissait offusquée par ma question.
- Excusez-moi mais dans le monde des vivants on entend tellement de conneries à ce propos...
- Par ce qu’il n’y a pas de réelle volonté de centraliser les recherches, ni de le faire sérieusement. Le lac des songes fonctionne, des morts ont témoigné auprès de leurs proches qui les avaient précédés ici : De leur vivant, ils avaient bien reçu leur message dans leur sommeil. Ces témoignages sont retranscris mots pour mots dans notre étude du lac des songes qui se trouve à la bibliothèque aux milles visages.
- Avez-vous d’autres exemples, votre cause est passionnante !
Cette femme était elle-même passionnante, elle avait des renseignements sur certains phénomènes, ce qui est une denrée rare au pays des morts !
- Des cas de transe nous ont été rapportés, durant lesquels des morts ont réussi à communiquer avec des vivants lors de séances de spiritisme.
- Mais comment ?
- Nous organisons à titre expérimental des séances avec des guéridons ou avec des Oui-Ja, et nous rentrons en contact avec des vivants. Cette étude est loin d’être achevée, il semble qu’il y ait des interférences, ou je ne sais quoi, qui nous empêche de communiquer avec un maximum de fiabilité...
- Des interférences avec quoi ?
- Ou avec qui ! Nous pensons qu’il est possible que d’autres mondes tel que celui des morts puissent parasiter nos communications.
- Mais d’où vient cette théorie ?
- Nous avons eu un contact qui nous a affirmé n’être ni du monde des morts, ni de celui des vivants ; un ailleurs où ce contact est seul, il espère trouver son chemin nous a-t-il dit. Je vous avoue que nous n’avons rien compris à ce message mais nous travaillons sur ce cas depuis des mois pour trouver la solution ! dit-elle soucieuse.
- Vous êtes inquiète pour cette personne ?
- Oui, il s’agit de mon frère qui est décédé avant moi dans des conditions tragiques et qui n’est jamais arrivé ici, d’où mon acharnement à comprendre...
Cette soirée a été riche d’enseignement, de plus elle m’a rassuré sur un point : Je n’étais pas seul à m’interroger, il existait un groupe de morts qui étudiait notre situation et tentait de communiquer avec les vivants pour leur faire part de leurs découvertes. Lorsque moi aussi j’aurai ramené mon lot d’informations, je pourrai les partager avec la cause surnaturelle et tous ceux que cela pourrait aider.
Paul qui roule…
J’ai roulé des jours durant, puis les jours sont devenus des semaines. La grande rue a une fin. La dernière maison est celle d’Auguste Matthieu, il vit seul avec son chien. Il est artiste-peintre. Ses tableaux sont étonnants : Ils sont sensibles à l’humeur de celui qui les regarde ! " Les couleurs se modifient selon votre état émotionnel " m’a expliqué Auguste, " aujourd’hui vous êtes heureux, excité…sans doute par ma peinture ! " Il m’a donné une petite toile représentant la mer et un enfant qui joue sur le sable en m’expliquant d’essayer d’éviter la colère pour que la tempête ne se lève pas sur la mer…
Après La demeure d’Auguste, il n’y a que la campagne à perte de vue, et rien d’autre. Je suis à présent tout seul avec mon vélo.
Je n’écris pas régulièrement, loin s’en faut. Certains jours, c’est difficile d’écrire. Par difficile, je veux dire douloureux. Je m’assieds avec mon livre posé sur les genoux et rien ne sort, pas une ligne, ni même un mot. Alors je referme ce fichu carnet et je le jette dans mon sac, pour ne plus le voir. Le voir, c’est penser au chemin parcouru, penser à tout le chemin qui reste, penser que je n’ai toujours pas de réponse, que Maria est loin, fichtrement loin de moi et de ce stupide vélo ! Je suis en colère aujourd’hui, peut-être n’aurai-je pas dû écrire voilà tout. Je vais continuer quand même, ce sera comme parler à quelqu’un, des semaines que je n’ai pas parlé à un être humain ; oh ! Il y a bien eu Edgar Poe mais ce gars m’a cassé le moral au bout d’un quart d’heure, je l’ai planté là et il parlait encore, seul.
Au hasard de la route, le paysage change, les gens aussi. Je continue de rencontrer des morts, de temps en temps. Ces morts sont complètement isolés dans la campagne. Certains sont là depuis des lustres, d’autres morts de fraîche date. Les nouveaux morts sont nettement moins rigolos que les vieux de la vieille, je vous le dis : Quand vous débarquerez chez nous, faites ami-ami avec un mort au moins du siècle dernier ! Les autres, ceux de notre époque sont mortels, si je puis dire, incapables de voir plus loin que le bout de leur nez, il y en a même une que j’ai rencontré pas plus tard qu’hier qui s’est plainte du fait d’avoir manqué la rediffusion de la petite maison dans la prairie ! Je me demande si elle ne se moquait pas de moi, ce feuilleton est passé tant de fois à la télé de mon vivant que ce n’est pas possible qu’elle en redemande encore !
Quand il faut y aller…
Monsieur Jeudi a révélé mon désir, si ce n’est mon besoin de partir. Fatigué de mes errances inutiles, j’ai décidé de quitter la maison de grand-père dés aujourd’hui. Cette décision n’a pas été facile, j’y ai beaucoup pensé mais c’est la seule solution. J’ai pris conscience d’être dans la même situation que l’homme qui est parti explorer le monde des morts, le fameux bossu. Des questions mais pas de réponses.
Maria et moi, nous avons effleuré la surface des choses. Elle m’a montré tout ce qu’elle connaît et nous en sommes au même point. Il existe sûrement plus loin des lieux inexplorés que nous n’avons pas vus, ( les rues semblent sans fin ), et Maria n’est jamais allée plus loin qu’une demi-journée à vélo. Ce monde est-il une succession de rues ? Des maisons à perte de vue, avec des morts qui attendent leur lettre de préavis ? Je ne peux envisager pareille éventualité, cela n’a pas de sens.
La préparation de mon sac fut rapide, il contenait mon livre et mon crayon, point. Tout ce dont j’allais avoir besoin en chemin, je n’aurai qu’à le désirer pour l’obtenir, à quoi bon se charger ?
A la différence du premier homme qui avait tenté l’aventure, je partis non pas à pied mais à vélo. Une belle bicyclette bleue et blanche, avec deux sacoches accrochées à l’arrière, la même que celle dont je rêvais lorsque j’étais enfant et que je ne pouvais avoir puisque je vivais en appartement à Paris.
Je me séparai à regrets de Maria, lui promettant de revenir mais ne pouvant lui dire quand.
- Tu vas me manquer, je le sais déjà.
- Toi aussi Paul. Viens par ici...
Je m’approchai d’elle. Elle posa ses mains sur mon visage, me sourit et m’embrassa. Le genre de baiser qui vous donne la tête qui tourne, un baiser profond, tendre, qui dure très longtemps. Elle me serra fort dans ses bras et me murmura :
- Ne tarde pas trop Paul, reviens moi vite.
- Promis, je trouve ce bossu, je lui pose mes questions et je reviens !
- Alors nous rattraperons le temps, il y a deux trois trucs que tu ignores encore sur les capacités de ton corps.
- Je te fais confiance pour me les expliquer !
- Tu peux, oh oui ! Tu peux !
Elle secoua un mouchoir pour me dire au revoir, je savais qu’elle utilisait ce cliché du romantisme pour me faire rire, pourtant, je n’y parvins pas. Un grand coup de pédale et j’étais parti.
Ce soir, je suis seul devant mon vélo, et j’écris ces mots, Maria me manque déjà.
Sur la grande route !
Cela fait cinq jours que j’ai quitté Maria, et je roule toujours dans cette rue sans fin qui longe la maison de Papy. J’ai rencontré des morts sympas, ils ont tenté de répondre à mes questions mais ils ne possédaient pas d’informations nouvelles. Quel dépit ! Néanmoins, j’ai passé avec certains de bons moments. Les morts sont en général hospitaliers par nature et vous ouvrent leur porte très facilement. J’ai donc profité du gîte et du couvert chez des habitants de la grande route depuis le jour de mon départ. La soirée la plus remarquable, je l’ai passé en compagnie de Noémie, une jeune militante de la cause surnaturelle ( je ne savais même pas que cela existait ! ). Noémie habite une maison sur pilotis, installée au dessus d’un étang. Elle m’a proposé de rester dîner pour que je lui parle de mon aventure. C’est une grande fille, très brune, un peu maigre qui s’agite en parlant, elle me dit au cours du repas :
- Je suis militante de la cause surnaturelle.
- La cause surnaturelle ?
- Vous ne connaissez pas la cause ! me dit-elle étonnée et choquée à la fois de mon ignorance.
- Je suis confus mais cela ne fait pas longtemps que je suis là...
- J’oubliais ! Bon, je vais vous expliquer ce qu’est la cause surnaturelle ! fit-elle enjouée. Chacun de son vivant se pose des questions sur le sens de la vie, ce qui se passe après la mort...
- On se demande même s’il y a quelque chose ! Beaucoup sont persuadés qu’il n’y a rien.
- C’est une idée très répandue en effet ; La cause surnaturelle est un mouvement de pensée qui regroupe beaucoup de morts.
- Dans quel but ?
- Nous voulons tenter de comprendre ce monde-ci !
- Pourquoi ? ( Enfin des gens comme moi qui se torturent l’esprit toute la journée ! )
- Dans le monde des vivants, on a tellement peur de la mort que l’on refuse d’étudier les phénomènes paranormaux ou surnaturels. Notre théorie est que la compréhension de ces phénomènes entraînerait un bouleversement total dans la façon d’appréhender l’existence pour les vivants. Ici, nous ne maîtrisons pas les lettres de préavis et notre brusque disparition, tandis que les vivants...
- Il est certain qu’informer les vivants sur notre monde aurait probablement pour conséquence une vague de suicides, dis-je pensif.
- Pas forcément, et là est un des points de discussion de notre mouvement : Le droit à l’information des vivants. Je suis convaincue que la vague de suicide serait limitée. Par contre, la plupart des gens informés vivraient plus intensément, seraient sereins face à l’idée de la mort : Un monde nouveau !
Noémie s’animait en parlant, tandis qu’elle versait du café dans ma tasse et je lui posai la question :
- Et la cause ?
- Nous tentons de faire le lien entre des phénomènes surnaturels qui existent chez les vivants et des phénomènes naturels au pays des morts.
- Et vous y parvenez ? dis-je surpris.
- Oui. Le lac des songes est un parfait exemple.
- Le lac des quoi ?
- Des songes. Il se trouve dans un parc arboré non loin de la porte du monde des morts. Si je ne me trompe pas, il en existe plusieurs dizaine dans le pays des morts, il faudra que je vérifie mes chiffres…
- Attendez... Ce ne serait pas le lac où les gens regardent dans l’eau en parlant à voix haute à leur reflet ?
- Tout à fait ! Je vois que vous connaissez ! Ce lac nous permet de communiquer avec les vivants, de leur transmettre des messages pendant leur sommeil, dans leurs rêves.
- Avez-vous la preuve que ces messages leurs parviennent effectivement ?
- Bien sûr ! Nous avons une démarche scientifique, nous ne sommes pas des dingues ! elle paraissait offusquée par ma question.
- Excusez-moi mais dans le monde des vivants on entend tellement de conneries à ce propos...
- Par ce qu’il n’y a pas de réelle volonté de centraliser les recherches, ni de le faire sérieusement. Le lac des songes fonctionne, des morts ont témoigné auprès de leurs proches qui les avaient précédés ici : De leur vivant, ils avaient bien reçu leur message dans leur sommeil. Ces témoignages sont retranscris mots pour mots dans notre étude du lac des songes qui se trouve à la bibliothèque aux milles visages.
- Avez-vous d’autres exemples, votre cause est passionnante !
Cette femme était elle-même passionnante, elle avait des renseignements sur certains phénomènes, ce qui est une denrée rare au pays des morts !
- Des cas de transe nous ont été rapportés, durant lesquels des morts ont réussi à communiquer avec des vivants lors de séances de spiritisme.
- Mais comment ?
- Nous organisons à titre expérimental des séances avec des guéridons ou avec des Oui-Ja, et nous rentrons en contact avec des vivants. Cette étude est loin d’être achevée, il semble qu’il y ait des interférences, ou je ne sais quoi, qui nous empêche de communiquer avec un maximum de fiabilité...
- Des interférences avec quoi ?
- Ou avec qui ! Nous pensons qu’il est possible que d’autres mondes tel que celui des morts puissent parasiter nos communications.
- Mais d’où vient cette théorie ?
- Nous avons eu un contact qui nous a affirmé n’être ni du monde des morts, ni de celui des vivants ; un ailleurs où ce contact est seul, il espère trouver son chemin nous a-t-il dit. Je vous avoue que nous n’avons rien compris à ce message mais nous travaillons sur ce cas depuis des mois pour trouver la solution ! dit-elle soucieuse.
- Vous êtes inquiète pour cette personne ?
- Oui, il s’agit de mon frère qui est décédé avant moi dans des conditions tragiques et qui n’est jamais arrivé ici, d’où mon acharnement à comprendre...
Cette soirée a été riche d’enseignement, de plus elle m’a rassuré sur un point : Je n’étais pas seul à m’interroger, il existait un groupe de morts qui étudiait notre situation et tentait de communiquer avec les vivants pour leur faire part de leurs découvertes. Lorsque moi aussi j’aurai ramené mon lot d’informations, je pourrai les partager avec la cause surnaturelle et tous ceux que cela pourrait aider.
Paul qui roule…
J’ai roulé des jours durant, puis les jours sont devenus des semaines. La grande rue a une fin. La dernière maison est celle d’Auguste Matthieu, il vit seul avec son chien. Il est artiste-peintre. Ses tableaux sont étonnants : Ils sont sensibles à l’humeur de celui qui les regarde ! " Les couleurs se modifient selon votre état émotionnel " m’a expliqué Auguste, " aujourd’hui vous êtes heureux, excité…sans doute par ma peinture ! " Il m’a donné une petite toile représentant la mer et un enfant qui joue sur le sable en m’expliquant d’essayer d’éviter la colère pour que la tempête ne se lève pas sur la mer…
Après La demeure d’Auguste, il n’y a que la campagne à perte de vue, et rien d’autre. Je suis à présent tout seul avec mon vélo.
Je n’écris pas régulièrement, loin s’en faut. Certains jours, c’est difficile d’écrire. Par difficile, je veux dire douloureux. Je m’assieds avec mon livre posé sur les genoux et rien ne sort, pas une ligne, ni même un mot. Alors je referme ce fichu carnet et je le jette dans mon sac, pour ne plus le voir. Le voir, c’est penser au chemin parcouru, penser à tout le chemin qui reste, penser que je n’ai toujours pas de réponse, que Maria est loin, fichtrement loin de moi et de ce stupide vélo ! Je suis en colère aujourd’hui, peut-être n’aurai-je pas dû écrire voilà tout. Je vais continuer quand même, ce sera comme parler à quelqu’un, des semaines que je n’ai pas parlé à un être humain ; oh ! Il y a bien eu Edgar Poe mais ce gars m’a cassé le moral au bout d’un quart d’heure, je l’ai planté là et il parlait encore, seul.
Au hasard de la route, le paysage change, les gens aussi. Je continue de rencontrer des morts, de temps en temps. Ces morts sont complètement isolés dans la campagne. Certains sont là depuis des lustres, d’autres morts de fraîche date. Les nouveaux morts sont nettement moins rigolos que les vieux de la vieille, je vous le dis : Quand vous débarquerez chez nous, faites ami-ami avec un mort au moins du siècle dernier ! Les autres, ceux de notre époque sont mortels, si je puis dire, incapables de voir plus loin que le bout de leur nez, il y en a même une que j’ai rencontré pas plus tard qu’hier qui s’est plainte du fait d’avoir manqué la rediffusion de la petite maison dans la prairie ! Je me demande si elle ne se moquait pas de moi, ce feuilleton est passé tant de fois à la télé de mon vivant que ce n’est pas possible qu’elle en redemande encore !